20071025
"On ne peut pas être heureux tout le temps" (F. Giroud)
Je ne sais pourquoi la Modification exerce un tel attrait sur moi. Le fait que l'épisode qui nous aura brièvement réuni a eu pour cadre un train, et qu'il croise par là même les rails d'une lecture faite bien avant notre rencontre, voilà ce qui provoque en moi des résonnances sans fin. Sans doute n'y a-t-il pas d'autre lien que cette imagerie du train, puisque l'intrigue n'a pas grand chose à voir avec nous. Ce qui résonne c'est : le voyage, l'intimité du compartiment et des pensées, les douleurs du sentiment amoureux qui se transforme, l'irruption de la culture dans le réel. Aucune résonnance pourtant, si magique soit-elle, ne me fera oublier ce qui t'appartient en propre, et que j'aime tant.
J'ai si honte de parler de moi, et surtout d'utiliser la parole magique de l'écriture pour le faire... Comment signer ce texte, comment ne pas le signer ? Et cette impression de te perdre à chaque mot... Je dois oublier tout cela pour te parler vraiment, écrire une sorte de roman qui grace à l'essence rhétorique de la littérature te parlera de moi par des moyens indirects et plus justes.
Tout ici sera secret, et toi surtout. Mais tout ce qui est important, l'Autre, s'y laissera lire.
20071024
Le maître et nous
entraînent un rapport interrompu. Et bien non seulement ça ne nous empêchera pas
de dire nous et de nous parler et de nous entendre, mais la condition pour que
nous parlions et que nous nous entendions c'est que cette interruption du
rapport demeure. Imaginez la proximité la plus grande possible entre deux êtres,
l'amour, l'expérience érotique, l'extase extrême : la distance n'est pas abolie,
la distance infinie demeure. Le nous c'est comme quand on jette les dés ou comme
on jette sa ligne, quand le pêcheur jette sa ligne, peut-être qu'il y a un nous
de l'autre côté, on dit nous, c'est une promesse, c'est une demande, c'est un
espoir, ça peut-être aussi une crainte : je dis nous, j'espère que c'est pas
nous, qu'on n'est pas enfermé dans ce nous. Dire nous c'est un geste fou, d'une
certaine manière, fou d'espoir, de crainte, de promesse, mais ça n'est
certainement pas une tranquille assurance quant à ce qui est. Il n'y a pas de
nous. On n'a jamais rencontré de nous dans la nature." (J. Derrida, in
D'ailleurs Derrida)
J'aimerais qu'on garde cette analyse suspendue au dessus du discours qui se
trame ici, comme une petite clochette familière et rassurante, comme un espoir
de vérité, un début de communication, un garde-fou entre le silence et le trop
parlé, le superflu, le déjà-dit.
20071023
Passage à niveaux
impasse, que votre attitude ne résout rien, et qu'il y a peu d'espoir que le
fantôme à qui vous écrivez aujourd'hui vous réponde demain. Pourtant vous
repensez aux jeunes mariés du train de la Modification, vous repensez aussi à ce
rêve aux couleurs de la SBB CFF FFS . Vous vous dites qu'il y a quand même
des choses à formuler, différemment, alternativement, qu'il y a des images à
garder, d'autres choses dont on ne peut parler et qu'il faut taire, pour
l'instant. Vous pensez qu'il est tard et que vous êtes fatigué, que ces mots
rapides ne rendent compte ni d'une réalité, ni d'un rêve, tout juste d'une
absence. Et cette absence, existe-t-elle en dehors de vous même ?
20071022
Retour sur Image
quels témoignages ? Comment cela aurait-il pu se passer ?
20071020
Parler avec les mots des autres, c'est peut-être cela la liberté. (J. Eustache, La Maman et la Putain)
Injurious distance should not stop my way;
For then despite of space I would be brought,
From limits far remote where thou dost stay.
No matter then although my foot did stand
Upon the farthest earth removed from thee;
For nimble thought can jump both sea and land
As soon as think the place where he would be.
But ah! thought kills me that I am not thought,
To leap large lengths of miles when thou art gone,
But that so much of earth and water wrought
I must attend time's leisure with my moan,
Receiving nought by elements so slow
But heavy tears, badges of either's woe.
Shakespeare, 44th sonnet
20071018
Amis sans rivages
les difficultés économiques - auxquelles échappent la Suisse et le Luxembourg
pour les raisons que l'on sait - ne suffisaient pas, imagine l'absence de
coucher de soleil sur la mer, la puissance sans partage de la terre,
l'impossibilité essentielle d'une bouteille jetée au hasard de la houle.
On les appelle pays sans littoral.
Je suis sûr que l'océan, parfois, te hante...
20071017
"La Chimère regarda avec effroi toute chose..." (O. Redon)

Le temps maussade nous força finalement à rester sur la côte. Ce qui fit qu'une exposition providentielle sur
Odilon Redon, "Le Ciel, la Terre, la Mer", et ma solitude de spectateur dans ce musée improbable, me servirent de prétexte pour retrouver d'autres cieux, ainsi que d'autres terres, un temps plus fécondes...
Les expositions qui se tiennent ici semblent toujours menacées par un manque de justification. Ici c'est la femme de Redon qui sert de lien bien ténu, ainsi qu'un attachement à la nature qui par osmose miraculeuse nous lierait également au peintre, comme s'il était autrement impossible qu'un de ses tableaux ne se retrouve là, si loin de tout circuit conventionnel.
Et la Chimère nous poursuit, perturbable mais fidèle...
20071016
"LES CARTES POSTALES ...je m'impose une censure sévère...(J. Gaarder)
l'offrant l'arrière-pensée d'en faire un objet transitionnel ?
Sur les cartes postales :
Jacques Derrida, La carte postale : de Socrate à Freud et au-delà
"Le 17 novembre 1979. Tu lisais une lettre d'amour un peu rétro, la dernière de
l'histoire. Mais tu ne l'as pas encore reçue. Oui, faute ou excès d'adresse,
elle se prête à tomber entre toutes les mains : une carte postale, une lettre
ouverte où le secret paraît mais indéchiffrable. Tu peux la tenir ou la faire
passer, par exemple pour un message de Socrate à Freud. Que veut te dire une
carte postale ? A quelles conditions est-elle possible ? Sa destination te
traverse, tu ne sais plus qui tu es. A l'instant même où de son adresse elle
interpelle, toi, uniquement toi, au lieu de te joindre elle te divise ou elle
t'écarte, parfois elle t'ignore. (...)"
Editions Flammarion, collection La Philosophie en effet, 2004, 549 p.
Si ceci n'est pas un journal intime, ni vraiment un album, peut-être est-ce une
carte postale... Si le texte n'est pas encore construit, si cette page
fragmentée ne fonctionne pas déjà, en tous cas sa cartepostalisation est en
route, pour un meilleur sinon un pire.
Demain nous quittons la région des plaines pour une incursion vers l'intérieur
des terres humides. Un itinéraire connu mais pas retracé depuis longtemps. Je me
demande déjà ce qu'il va en ressortir.
20071015
Transmission de la fleur et du style
nuit, le souffle emporte le rêve, et aussi les peurs. Toutes les fois que je
suis ici, le désir de profondeur me saisit, m'emportant vers les reliefs de
l'île. Pas cette fois, pourtant, où je me tourne vers la mer, et le paysage cent
fois changé des nuages. Le bruit incessant du vent dans les branches est comme
le "charme subtil" cherché par Zeami dans le théâtre Nô. Passé, avenir,
angoisse, bonheur; et l'autre : fantôme vivant, souffrant, chanté par les
filaos.
20071014
Sous peine de te perdre à jamais.
Aujourd'hui je m'en vais seul
Et cependant je te rencontre partout.
Tu n'es autre que moi-même,
Bien que je ne sois pas toi,
Nos esprits sont emmêlés dans l'absolu."
Tozan Ryokai
Il fait si beau, le ciel est si bleu qu'il est difficile de croire en la
malédiction prononcée dans la nuit.
Toutes les cartes postales que je ne t'envoie pas, toutes les lettres que je ne
t'écris pas. Tous les livres composés délicatements par d'autres et que j'aurais
aimé que tu lises...
Tout est là.
C'est bien, d'une certaine manière, en rapport avec la foi, et dangereusement
près de l'abîme...
Bouteille à la mer
Je ne sais plus vraiment parler...
L'expérience, cependant, et c'est ce qui est rassurant, affirme que l'on
n'oublie pas ceux qu'on a vraiment aimé.
Cependant, aujourd'hui je me sens bien éloigné de ceux et de ce que j'aime.
Une bouteille à la mer, un pas vers l'écriture...
20051018
Evénement
De quoi s'agit-t-il ? D'un nom ?
D'un fil ?
"Nous en parlerons plus tard..."
20050123
Someone is taking my soul away from me
Rivages,
Mer
Incantations :
"Libérer l'imagination afin que lui soient donnés ses pleins moyens d'expression présuppose de réprimer une grande part de ce qui est présentement libre dans la société répressive. Un tel renversement n'est pas un problème de psychologie ou de morale, c'est un problème politique, au sens où ce terme a déjà été utilisé ici : la politique c'est la pratique dans laquelle les institutions sociales de base se développent, sont définies, sont maintenues, sont changées. C'est la pratique des individus, quelle que soit la façon dont ils sont organisés. Ainsi il faut une fois de plus se poser la question : comment les individus admninistrés - dont la mutilation est inscrite dans leurs libertés, dans leurs satisfactions, et se multiplie sur une échelle élargie - peuvent-ils se libérer à la fois d'eux-mêmes et de leurs maîtres ? Comment peut-on penser que le cercle vicieux peut être brisé ?"
Herbert Marcuse, L'homme unidimensionnel, 1964
"Mais qu'est-ce qui t'arrive ?
- Rien
- Comment rien ?
- Maintenant est venu le moment de nous séparer
- Après tout ce que j'ai fait pour toi tu veux m'abandonner ?
Mais dis-moi au moins pourquoi
- Parce que
- Mais tu es mon fiancé non ?
- Ma famille ne t'aime pas trop, tu sais, et elle ne veut pas me laisser me marier avec toi
- Mais ta famille... Tu as tué toute ta famille !
- Tu crois ? Je ne me souviens pas.
- Mais qui es-tu ?
- Devine..."
Raoul Ruiz, La ville des pirates, 1983
20050106
Susan Sontag
Lorsque je croise, à la fac, ces doctorants qui m'interrogent sans cesse sur mon "travail", mon mémoire, avec cette lumière dans les yeux qu'on garde pour les amants, pensant sans doute à leur propres pages, recherche, comme partie centrale et organique de leur vie. Ou bien, mon ami G. et son plan de carrière, ou bien encore J. et son bar, tout un langage déraisonnable et qui m'angoisse, terriblement, d'être à ce point sans objet, sans piste à parcourir et à laquelle tout sacrifier.
Ou bien peut-être la voie, celle qu'on emprunte au dojo, et l'amour, quelque amoureux à l'attention duquel je rassemble mes maigres forces. Comme à l'impression de beauté qui peut détruire, la beauté comme choc, révélation aussitôt arrachée, comme quelque chose qui n'advient que sans vous et dont vous constituez le témoin involontaire et passager. Sans objet, oui, c'est aussitôt une posture aussi improbable que poétique... Comment se connaître, lorsqu'on perd comme pour toujours une naissance inachevée, sinon à lire Platon comme une longue suite hystérique et folle. Platon, Thérèse et moi, l'extase.
20050105
Zoologie appliquée à la littérature
Sterne, Tristram Shandy, I, 24
"Je vais me mettre à travailler furieusement, à peine rentré; je l'espère du moins. La vie n'est tolérable qu'avec une marotte, un travail quelconque. Dès qu'on abandonne sa chimère, on meurt de tristesse. Il faut se cramponner dessus et souhaiter qu'elle nous emporte."
Flaubert, lettre 759 du 22 juin 1863
"Chimères : mes chéries"
Leiris, Glossaire : j'y serre mes gloses
20041014
20041012
J. D.
20040905
L'adieu aux lettres : une tradition française
"Le geste, en son principe, n'a rien de particulièrement nouveau.
C'est même, d'une certaine manière, un classique du cabotinage, de la comédie ou de l'art du vertige dans les lettres.
Et l'on pourrait parfaitement soutenir que l'adieu à la littérature est, comme tel, sous des formes qu'il faudrait décliner, un genre littéraire à par entière où s'inscrirait donc Les Mots.
Il y aurait les adieux tragiques : Rimbaud.
Les adieux mystérieux : Racine
Les adieux paresseux, qui prennent à peine la peine de se formuler : Constant.
Il y aurait les adieux cossus : Leiris, Alexis Léger, Roussel.
Honteux : Malraux prenant congé sans jamais le dire, en battant indéfiniment, histoire de faire illusion, les cartes de ses anciens livres.
Il y aurait, à l'inverse, l'adieu du vieux comédien (Romain Gary) qui n'en finit pas de finir, d'annoncer sa sortie de scène alors même qu'il continue de donner des livres magnifiques.
Il y aurait l'adieu tendance autodafé d'Aragon brûlant, sur le parquet d'un hôtel de Madrid, face à une Nancy Cunard qu'il décrira "immobile et figée", les mille cinq cent pages de Défense de l'Infini.
Il y aurait les adieux sobres, laconiques, de Valéry : pas un mot, pas un geste, juste se taire, à peine lire - et le silence, pourtant, au moins jusqu'à La jeune Parque.
Les adieux qui sont une aventure, presque une oeuvre, un moment de l'oeuvre en tout cas, un événement littéraire à part entière : Valéry, justement - mais, plus encore, Mallarmé, cet entrepreneur d'un silence dont la culture, presque la sculpture, du non-dit furent la grande affaire.
Il y aurait les adieux qui ne disent rien qu'adieu, mettent réellement un terme à l'aventure et disent juste le dégoût d'écrire et le goût de tourner la page : Salinger après L'Attrape-Coeur ; et il y aurait les adieux qui, au contraire, sont supposés faire d'un écrivain un peu plus qu'un écrivain : il a frôlé les abîmes, touché à la métaphysique et à l'effroi - la littérature, en prenant congé, s'est dépassée vers sa vérité (Rimbaud, encore).
Il y a ceux qui s'éloignent parce qu'ils n'ont plus rien à dire (Paul Bowles, après la mort de Jane) et il y a ceux qui le font parce qu'ils auraient, au contraire, trop à dire et que ce trop ne peut se dire (plus de poésie possible après Auschwitz).
Il y a ceux qui ont tendance à se taire parce que leur parole serait obscure et qu'il faut être clair (Wittgenstein, Tractatus, Proposition 7 : "ce dont on ne peut parler, il faut le taire") et ceux qui savent que leur parole serait claire, trop claire et que la vérité doit demeurer obscure (Lacan et son mi-dire).
Il y a des silences éloquents (Lacan, encore : "taceo n'est pas sileo"), et des paroles qui ne disent rien (Heidegger : le ressassement sans terme de mots sans contenus, de clichés).
Il y a ceux qui ont compris que la parole est silence et qui, en parlant, se taisent et croient se taire mieux qu'en ne disant rien : Blanchot ; et il y a ceux qui, partant du même principe que le silence a partie liée à la parole, qu'il en est le stade suprême ou la forme la plus subtile, font le chemin inverse et en se taisant, parlent : Mallarmé encore, ce muet qui ne cesse de parler, ce volubile qui dit et répète que "composer" un silence n'est "pas moins beau" que composer un vers.
Il y a les adieux enragés : Bataille annonçant, en 1945, qu'il n'a jamais "rien tant haï que la poésie", qu'il a en horreur la "niaiserie poétique", et qu'il écrit désormais "contre l'équivoque poétique".
Les adieux ulysséens : le Caillois de l'après-guerre s'attachant bien fort au mât de ses principes et de sa haine nouvelle de la fiction, pour être bien certain de ne plus céder aux sirènes.
Désanchantés : Pasolini, au moment de son passage au cinéma - "ainsi a décliné l'estime pour la poésie"; ainsi s'est imposée cette évidence que "ce n'est pas elle, donc, qui compte, jamais"; ainsi se dit que "la langue de l'action" est "infiniment plus fascinante" et que "la profession de poète en tant que tel est de plus en plus insignifiante".
Prophétique : Borges - "j'ignore si la musique sait désespérer de la musique, et le marbre du marbre, mais la littérature est un art qui sait prophétiser le temps où elle sera devenue muette, s'acharner contre sa vertu même, s'éprendre de sa dissolution et courtiser sa fin."
Il y a même les adieux "d'emblée" - les écrivains dont le premier mot consiste à dire qu'ils ne diront jamais et qu'il n'y aura donc, même pas de dernier mot : dandysme extrême de ces surréalistes mineurs, ou de ces précurseurs, qui, tel Arthur Cravan, le déserteur de dix-sept nations qui disparut, un beau jour, dans le golfe du Mexique, et ne démordra jamais de l'idée qu'il met l'art de la boxe infiniment plus haut que la littérature.
Il y a des écrivains qui, sans réellement se taire, ni dire adieu, passent leur vie à murmurer que ce n'est pas l'envie qui leur manque - il y a ces grand romanciers qui, contre le pathos de convention, contre le thème romantique et néoromantique des livres que l'on écrit parce que l'on mourrait de ne pas l'avoir fait, contre ce que l'on peut appeler, de nouveau, la "ligne-Proust" (la littérature comme un devoir, un impératif moral et machinal) ou Bataille (les romans nécessaires sont ceux qui, non écrits, nous étoufferaient), ont estimé que faire des livres n'était ni le premier ni le dernier mot de leur vie - Balzac : "si j'avais été bon en affaires, je n'aurait pas écrit la Comédie humaine..." Stendhal : "si j'avais été heureux en amour..." Céline : "contre une rente à vie, je vous débarrasserais le plancher vite fait..." Flaubert lui-même : "la littérature n'est plus pour moi qu'un terrible godemiché avec lequel on m'encule et qui ne me fait même pas jouir."
Je n'ai pas demandé l'autorisation de "publier" un aussi large extrait à l'éditeur, compte tenu du peu de fréquentation effective et potentielle de ce weblog. Si quelqu'un de chez Grasset passe par ici et y trouve à redire, qu'il me le fasse savoir.
Curieusement, je trouve la phrase qui précède déplacée, étrange, comme s'il s'agissait d'une réalité qui n'en est pas une, d'une sorte de crispation de notre culture bourgeoise, et à laquelle pourtant il faut sacrifier, comme à la source de notre schizophrènie.