20091129

R (suite) - Récit du pays des âmes laineuses

Il est six heures du matin. Hier journée de fête au Maroc : on égorge le mouton ramené de la campagne et l'on mange les brochettes en famille. Quelques barmen ont pris des arrêts maladie, comme c'est la coutume ici dès que l'on est malade du travail et qu'on veut passer davantage de temps à vivre dehors. Cela à beau m'énerver, puisque c'est à moi de travailler plus, je ne peux m'empêcher de penser qu'ils ont raison : mépriser le travail, l'entreprise, le patron, c'est quelque chose de merveilleux, le début de la liberté. Ce qui me gène, c'est qu'il s'agit là d'un acte naturel, et non pas politique. Quand même, j'aurais dû fermer le bar, et aller me promener.

Autre chose : ce mouton, que l'on a égorgé dans la cour derrière le bar, sans douceur (pas comme celui d'un des barmen simplet et donc si gentil, qui a parlé à son mouton, lui a donné à boire et demandé de renoncer à la vie - ce qu'il a fait en toute connaissance de cause et avec bonne volonté - et n'a pas regardé lorsque son père à tranché la gorge de l'animal ).Je tentai de me mettre à sa place : ne pas avoir peur de la mort, et attendre sans aucune émotion le couteau. Répandre ce sange rouge vif et laisser son corps se secouer de spasmes pendant que les exécuteurs se peignent le visage avec la vie qui s'en va. Si je méditais assez- c'est-à-dire si je savais m'asseoir, simplement m'asseoir - je n'aurais sans doute plus peur de la mort. Mais je ne suis pas encore assez zen : l'intérieur exposé de ce mouton m'a troublé.

Comme il n'y a pas de hasard, j'ai emprunté à l'institut français un film de Nicolas Philibert, Retour en Normandie - je savais, mais j'avais oublié avant de le revoir - qu'il s'agissait d'une étude sur les traces du film "Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, mon père et mon frère...".

Je dors bien, pourtant...

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