20240823

Transit

Cher William,
J'espère que ce message te trouvera en forme.
Je profite que transit soit l'anagramme de mon prénom, et d'être à bord de l'avion qui me ramène à Paris pour t'écrire longuement. Cinq milles milles à parcourir avant de rejoindre la ville que je déteste tant, cela promet de nombreuses lignes ! J'essayerai d'aérer ta lecture par quelques cartes postales à mesure que je traverserai le monde. Je n'ai pas le compte exact, mais il est bien probable qu'aujourd'hui je passe l'équateur  pour la centième fois de ma vie. Il y avait une tradition chez les marins autrefois. A la première traversée de l'équateur il fallait se déshabiller et danser sur le pont. C'est lors d'une telle occasion qu'a été reconnue la fiancée secrète de Mr Commerson sur le trajet vers la Réunion, qui s'était déguisée en homme pour avoir le droit de faire le voyage... Je te dédie le passage de ligne d'aujourd'hui !
Je viens de laisser l'île derrière moi... (Et mes parents, et ma jeunesse et sans doute une partie de mon avenir - j'espère les retrouver bientôt). Le cap Lahoussaye est la dernière pointe que l'on aperçoit. C'est là qu'à eu lieu le premier débarquement d'humain sur l'île, au xviiie siècle, et la aussi que j'ai plongé hier, au milieu du chant des baleines et accompagné d'une tortue.
Comment vas-tu, toi? Est-ce que tu es resté à Montréal tout l'été ? J'aimerais bien que tu me racontes ta vie là-bas, ce que tu aimes faire, les lieux qui te plaisent et où tu te promènes. Je ne connais pas cette ville, j'y suis juste passé en transit - encore... - entre Québec et Paris. Mais beaucoup des barmans qui travaillaient avec moi aux Bahamas en 2008 venaient de Montréal. Je les trouvais beaucoup plus américains que français, malgré la langue (et encore, la langue n'est pas vraiment la même. Je me souviens d'une barmaid que j'avais affectueusement appelé "tête de linotte"car elle oubliait plein de choses. Elle s'est sentie mortellement offensée, car c'était pour elle une vraie insulte....).
Il doit y avoir plein de choses à faire et à visiter là bas. Et passer des weekends a New York...Est-ce que tu t'es fait des amis ? Penses-tu t'y installer définitivement ? Pardon si je t'embête avec mes questions, tu peux sauter des lignes... Pendant mes vacances je n'ai pas réussi à revoir mes amis d'enfance. Beaucoup sont partis. Même à Paris je me rends compte que je n'ai plus tant d'amis que ça. La plupart des plus proches sont partis habiter ailleurs, et je deviens de plus en plus sauvage. Je suis très souvent entouré, mais je me rends compte que je ne livre pas grand chose de moi à mes amis. La solitude me va bien, en fait, même si l'autre jour, en ayant au téléphone un ancien amant qui s'inquiétait pour la santé psychique de sa soeur, je me suis dit que je pourrais peut-être... Enfin bon... Pour tout te dire je n'ai jamais réussi à rester plus de trois semaines avec quelqu'un. Je finis toujours par me demander ce que je fais là et je fuis. Les années de psychanalyse n'y ont rien changé (mais ont apporté d'autre chose heureusement !).
Ma voisine de siège regarde le film "Le règne animal". Est-ce tu l'as vu? C'est vraiment un film réussi. Il y a sans doute de bons cinés à Montréal ou on peut trouver autre chose que des blockbusters ou des comédies bien épaisses (pardon si tu aimes ça). Est-ce que tu connais "Le coeur a ses raisons"? C'est très drôle ...
Bon, je te laisse un peu et vais lire un moment le canard enchainé, en attendant les côtes de l'Afrique. Dans le numéro de cette semaine il y a un article sur la péniche hôpital où je travaille en partie. C'est drôle de voir des collègues et patients en bande dessinée... Si tu veux en voir plus sur les lieux où je travaille, tu peux regarder les bandes annonces de "Sur l'Adamant" et "Averroès et Rosa Parks".
Dans le journal je me mets à rêver sur un article parlant de "l'encyclopédie des nuisances", un essai de classification des processus destructeurs enclenchés par les humains  (600 pages, mais ça n'a pas continué après la lettre A!) publié dans les années 70 par la bande de Guy Debord et les situationnistesl et qui ressort aujourd'hui. Pour tout dire, je ne suis pas vraiment un grand fan de l'humanité. Comme tu as travaillé sur le cancer, tu me contrediras certainement en me prouvant que ça n'a rien à voir, et qu'en plus ça a déjà été dit dans le film Matrix (je vois aussi des blockbusters !), mais je trouve que l'humanité à tout du cancer, ensemble de cellules folles qui refusent de mourir et qui empoisonnent l'organisme Terre (je pique aussi l'idée de Lovelock et de l'hypothèse gaia). Tu dois trouver que je déconne, non? Pourtant mon séjour à la réunion m'a bien remis en face des capacités de destruction de la nature, existe d'avidité et de déni des humains (il y a quand même des choses belles, hein, mais tout est quand même foutu).
Il faisait mauvais, et je n'ai pas pu voir les côtes de la Somalie... C'est pourtant magnifique, une ligne toute droite blanche, bleu et rouge qui s'étend sur des kilomètres... La sécheresse et la guerre font rage en Somalie, et nous survolons tout ça a dans notre avion occidental avec notre dîner et nos produits hors taxe (bon, je mets tout ça en facteur sinon je vais me répéter au dessus de l'Éthiopie, du Soudan, de la Libye et de la Méditerranée). On va bientôt quitter l'hémisphère Sud, au ciel si beau (tu te souviens des étoiles en Australie ?). A cause de la guerre on ne survole plus Addis Abbeba, cette ville montagneuse qui me fait tant rêver. J'espère que je verrai le Nil tout a l'heure, ce ruban vert de vie dans le désert (la nuit c'est magnifique aussi, une ligne de lumière qui serpente dans le noir). Dans l'avion les passagers ferment les hublots pour pouvoir regarder dans le noir des séries débiles et des jeux vidéo, sans aucune curiosité pour les paysages merveilleux du monde en dessous, les forêts sauvages et les mille couleurs des déserts, les destins si différents des terriens survolés. Quelle tristesse !
J'aimerais bien que tu sois assis à côté de moi pour qu'on parle philosophie et que tu me décrives l'existence telle que tu la voies. A mesure que j'écris je me rends compte qu'il est difficile d'aborder tout ce dont je voudrais parler avec toi. Il y a si longtemps depuis notre déjeuner chez Gladines, boulevard Saint Germain... Partagerons-nous un jour de longues discussions passionnées sur la vie et le monde ? J'aimerais bien que tu fasses des séances de yoga sur youtube, pour commencer, ce serait une façon de te voir un peu! La semaine dernière je suis parti seul en montagne, et j'avais l'intention de t'enregistrer une petite vidéo au sommet, pour te montrer le paysage et te faire entendre le son de ma voix. Mais il n'a pas fait beau, et j'ai renoncé (mais je te montrerai une photo de la forêt).
Je vais me replonger un peu dans Entrefer, le roman de science-fiction que je suis en train de lire,.avant d'essayer de te dire quelque mots de la philharmonie et de l'hôpital (et probablement de conclure, car je n'arrive pas a trouver intéressant ce que j'écris et que j'ai pitié de ton calvaire de lecteur, même de bonne volonté).

Il n'a pas fait très beau sur l'Afrique... On arrive sur Djibouti, quelques îles dans la mer rouge, puis retour sur le continent. On passe au-dessus du Nil a un endroit où il n'est pas très large, mais les cultures autour éclairent de vert le désert jaune (je ne suis que modérément doué en poésie).

Je suis un peu triste dans l'avion. En attendant de me rebrancher sur la vie parisienne je flotte entre souvenirs de vacances (les plus longues depuis quatre ans, mais pas les plus reposantes avec la présence de ma mère) et ceux des différentes époques de ma vie. Les mois différents se sont superposés dans ma chambre d'enfant, traces d'adolescence, d'études, de club Med, etc. J'ai pas mal rangé, cette fois-ci ci, sans rien jeter mais en tentant de construire une sorte de moi unifié. Pas sûr d'avoir réussi... J'ai remis la main sur un dessin de toi : un couple s'embrasse, le garçon et la fille sont tous colorés par des bandes jaunes, bleues, rouge. C'est très beau, mais aussi chargé d'ambiguïté, car il y a des tâches sans couleur sur le bras de la fille et l'épaule du garçon, on ne sait si le contact amoureux vient donner de la vie ou si les caresses, une fois passees, laissent une surface morte et vide de solitude. J'aime beaucoup ce dessin.

A l'heure où j'écris ces lignes le soleil se couche à la Réunion. Dans 15 minutes le crépuscule orange puis violet des Tropiques illuminera le ciel. Ici, c'est le désert, le soleil tape dur. Et pourtant il fait froid à 36000 pieds... (J'écris vraiment n'importe quoi, j'espère que tu n'es pas agacé par cette prose inepte).

Je continue dans mon roman au dessus de la Méditerranée. Je ne parlerai pas des morts noyés en tentant de traverser pour fuir ce que nos pays ont créé chez eux et que nous rejetons. Je suis bien installé dans mon avion, survolant le monde conquis par mes ancêtres.

Après cette parenthèse grinçante, j'aurais voulu parler de la philharmonie, qui m'a permis de faire de la musique le seul pays où je me sente chez moi (je résume et simplifie). Pourtant j'ai démissionné fin juillet de mon poste de responsable des bars à temps partiel. Perte financière et symbolique, mais les nouveaux concessionnaires des bars avaient fait perdre tout son sens à mon travail. Et puis j'ai besoin d'un peu de temps pour moi... Lire, cuisiner, partir en weekend, c'est pas mal aussi. J'ai de toute façon des billets pour de beaux concerts, et je pense pouvoir assister à quelques répétitions grâce aux copains de l'orchestre.

Il reste deux heures de vol et ce n'est pas facile d'écrire sur un téléphone. Peut-être que je vais tricher et terminer cette lettre pendant le weekend... Travailler à l'hôpital me permet à la fois de faire le lien entre mes études de Lettres et mon goût pour tout ce qui concerne le langage et de mettre en oeuvre des façons de vivre ensemble (comme ce que je tentais dans les bars et au club Med). C'est plutôt un bon choix, même si ce n'est pas facile tous les jours et que c'est très mal payé. Je fais aussi beaucoup de psychodrame, qui est une technique thérapeutique avec plusieurs thérapeutes qui incarnent dans des jeux ce que le patient souhaite (des personnes, des sentiments, des objets...). Après avoir été simple acteur je suis depuis deux ans "meneur de jeux", et dirige des thérapies. Après ces longues vacances cependant, je me demande si je me rappelle comment faire...

J'aime ces moments suspendus dans les avions. A l'abri du monde, des téléphones, d'internet (plus pour longtemps...). On rêve sur le passé, ce qui viendra. Un peu déconnecté. Ça secoue sur la mer, peut-être les âmes tourmentées des disparus. Bientôt l'Europe. Souvent on survole la vallée de Chamonix, et on aperçoit Villars, sur la gauche. Et aujourd'hui encore, on passe juste au dessus ! J'ai souvent pensé à toi, évidemment, dans ces moments-là. Pardon pour cette longue lettre décousue. Presque toujours j'ai essayé de t'écrire des lettres où je voulais me montrer rassurant, sûr de moi, afin que tu n'aies pas peur de moi. Ça n'a pas vraiment marché ! Aujourd'hui, grâce à tes dernières lettres, j'ai juste envie de me montrer sans fard, ou presque. Je n'ai plus peur de te perdre. J'espère juste que tu auras envie de me donner de tes nouvelles,  que ça se passe bien pour toi en ce moment et que la vie te traite avec douceur. Je vais finir mon roman de science-fiction, attendre la descente et je t'enverrai ce message avant que ma valise n'arrive. Merci de m'avoir accompagné pour ce voyage, à bientôt !

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