20100810

William,

Ne te laisse pas effrayer par mon "lyrisme de poitrinaire bleuâtre" (C'est ainsi que Flaubert parlait du style de Lamartine).
J'ai suffisement attendu dans mon coin pour perdre le contact avec le réel, et pour tout te dire je suis également en plein choc thermique.
D'autre part je ne pense pas avoir mal interprété tes propos, mais il faut que tu d'habitues à mes moqueries douces...
J'apprécie ta lucidité, d'autant qu'elle a les reins solides, pour être encore bien vaillante à une heure aussi avancée de la nuit.
Enfin pardonne-moi si tu te sens débordé - il fallait que je te dise tout cela, et maintenant ça va mieux.

C'est un beau choix de carrière, Médecin, mais j'espère que tu n'oublieras pas tes penchants pour l'art. C'est important d'avoir plusieurs cordes à son arc...
Je te souhaite bon courage, en tout cas. Il faudra que tu me racontes, la fac de Médecine devant être si étrangère à ce que j'ai connu...

Je crois que nous avons eu une adolescence très différente. Je suis resté un petit garçon très longtemps, et pas un très bon élève dans la plus belle île du monde, à m'amuser dans les forêts et dans les rochers avec des amis qui ont partagé davantage mes jeux que mes pensées. Ce n'est que vers quinze ans que j'ai commencé à regarder davantage le monde, surtout lorsque je suis allé au Festival d'Avignon (quatre fois de suite) pour assister à des centaines de pièces de théâtre qui ont tellement influencé ma vie par la suite. Quelques professeurs (en Lettres et en Philo) m'ont fait apercevoir des merveilles et j'ai alors découvert le plaisir de lire autre chose que du Jules Vernes et d'apprendre. J'ai eu la chance aussi d'avoir des parents attentifs mais qui m'ont laissé totalement libre (il faut dire que j'étais très sage...) même si mon père aurait préféré que je passe un bac S pour être un peu sérieux... Quoiqu'il en soit à 17 ans, après ma mention Très Bien (et toc !) j'ai quitté la Réunion et la maison pour un internat et une prépa Lettres. Là encore, j'ai investi toute mon énergie dans le travail et j'ai eu la chance d'avoir une excellente prof de géographie qui a pris le temps d'orienter un peu dans le monde le petit garçon que j'étais toujours. Après cette année j'ai passé deux ans à Henri IV - où j'ai commencé à tomber amoureux de garçons qui m'écrivaient de jolie choses, mais qui préféraient toujours les filles. Après avoir raté deux fois normale sup (bon la deuxième fois je ne me suis pas vraiment appliqué...) j'ai commencé à me sentir épouvantablement seul (en réalité ça avait commencé avant mais écrire des lettres d'amour me suffisait, et je n'avais pas encore pris conscience que la philo que j'aimais tant n'avait en fait rien a voir avec ce qu'on apprenait en fac). J'ai passé ainsi 7 ans à Paris, à courir les cinémas et à lire, à suivre les philosophes que j'aimais (Derrida !).
A côté d'Henri IV il y avait un pub Irlandais que j'ai si souvent fréquenté qu'il a fallu que j'y travaille pendant 4 ans ! Ceux qui le tenaient sont devenu ma deuxième famille et m'ont appris un métier et le plaisir de vivre la nuit dans les plus beaux lieux (et parfois les plus gores) de la capitale. Ils se sont si bien occupés de moi... J'aurais bien continué comme cela longtemps, hélas, le père est tombé malade et est mort en deux ans d'un cancer du poumon. Sa femme en est devenue un peu folle et a quitté provisoirement son pub et Paris. Et moi je suis rentré au Club Med où j'ai concilié mon goût pour le bar et l'ambiance d'internat.

C'est un peu confus tout ça... Je comprends maintenant ce que voulait dire Patrick Bruel quand il chantait "on peut pas mettre dix ans sur table, comme on étale ses lettres au scrabble". Tu vois, je peux aussi faire des citations populaires...

Je te laisse maintenant, il faut que j'aille préparer le bar pour l'assaut de dix heures... Et l'arrivée de l'Ambassadeur de Chine qui vient passer une semaine ici...

J'espère que tu me répondras vite, mais garde quand même du temps pour tes amis : c'est tout de même avec eux que tu es parti en vacances !! Et dors aussi !

Je t'embrasse,

Tristan

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