Cher William,
Je t'écris quelques mots pour prendre de tes nouvelles. Les couleurs de la vigne vierge de l'hôpital, qui vire au rouge, me font penser à l'été indien, et donc à toi par ricochet. Mais... peut-être n'es-tu plus à Montréal, mais en Floride, ou bien à Caracas, ou encore à Dubai... Qui sait ? Pas moi en tout cas... Pendant longtemps, j'ai pensé que ne pas recevoir de tes nouvelles signifiait que tu vivais ta vie sereinement et qu'il valait mieux que je me taise. Tes derniers courriers disaient le contraire, alors je suis réduit aux conjectures. Ce courrier tombera-t-il au bon moment ? Provoquera-t-il un sourire, une pensée amusée, un petit moment de chaud au cœur ? Ou bien de l'ennui, de l'indifférence, de la tristesse, de l'agacement ? Ah, il vaudrait sans doute ne rien faire, et plutôt écouter de la musique (ce que je fais, d'ailleurs avec l'art de la fugue par Gould, une fugue qui me ramène vers toi).
Mais j'ai quand même envie de savoir comment cela se passe pour toi dans l'existence ces temps-ci, si la respiration du yoga libère toujours ton souffle, si tu as trouvé du travail dans ta branche avec davantage de reconnaissance qu'en Angleterre, si tu as des amis à l'accent chantant et quelles sont les choses qui te mettent en joie, si ton corps te permet un rapport apaisé et joyeux au monde et au plaisir, savoir les musiques que tu écoutes, les philosophes qui t'éclairent etc. La liste est longue de ce que tu pourrais partager et qui me ferait rêver sur mon vélo à l'heure où la nuit tombe et la bruine parisienne s'abat sur le solitaire. (tu noteras que je suis toujours aussi nul en poésie).
En retour je pourrais te raconter mon travail ("choisis un travail que tu aimes et tu n'auras plus à travailler un seul jour de ta vie", disait Confucius, ou un capitaliste tyrannique), les consultations, le psychodrame, les enveloppements thérapeutiques, la relaxation analytique, l'institution, qui me prennent tout mon temps mais ont toujours à voir avec l'amour. Parler de la philharmonie, de mon désespoir de l'avoir quittée et de la joie de la retrouver plusieurs soirs par semaine. Parler de lectures aussi. De ma découverte du Togo. Et de la solitude, bonne ou mauvaise. De mon impression de tout survoler de très loin, comme un satellite artificiel, sans pouvoir me poser un instant et être là, simplement là (sauf, parfois, dans la musique). De ma peur de perdre ceux que j'aime, ou de les avoir toujours déjà perdu, et de ne pas savoir quoi faire de la beauté du monde. Voici la promesse de longues discussions pendant les soirées d'hiver, si tu voulais !
Bises