"Nerval a eu un rapport à la littérature qui pour nous est étrange et
familier. Troublant mais proche de ce que nous apprennent les plus
grands de nos contemporains (Bataille, Blanchot). Son oeuvre disait que
la seule manière d'être au coeur de la littérature, c'est de se
maintenir indéfiniment à sa limite, et comme au bord extérieur de son
escarpement.
Nerval pour nous ce n'est pas une oeuvre; ce n'est même pas un effort
abandonné pour faire passer dans une oeuvre qui se dérobe une expérience
qui lui serait obscure, étrangère ou rétive. Nerval c'est sous nos yeux,
aujourd'hui, un certain rapport continu et déchiqueté au langage :
d'entrée de jeu, il a été happé en avant de lui-même par l'obligation
vide d'écrire. Obligation qui ne prenait tour à tour la forme de romans,
d'articles, de poèmes, de théâtre que pour être aussitôt ruinée et
recommencée. Les textes de Nerval ne nous ont pas laissés les fragments
d'une oeuvre, mais le constat répété qu'il faut écrire; qu'on ne vit et
qu'on ne meurt que d'écrire.
De là cette possibilité et cette impossibilité jumelle d'écrire et
d'être, de là cette appartenance de l'écriture et de la folie que Nerval
a fait surgir aux limites de la culture occidentale - à cette limite qui
est creux et coeur. Comme une page imprimée, comme la dernière nuit de
Nerval, nos jours maintenants sont noirs et blancs."
Michel Foucault in Arts : lettres, spectacles, musiques, n°980